Votre enfant de 4 ou 5 ans récite « un, deux, trois… » jusqu’à dix, parfois plus loin. Pourtant, quand vous lui demandez si 7, c’est plus que 4, il hésite. Rien d’inquiétant : réciter la comptine et comprendre ce que « vaut » un nombre sont deux apprentissages différents, et le second se construit progressivement pendant les années de maternelle.
Une activité toute simple a été étudiée de près par les chercheurs : les jeux de plateau où l’on avance sur des cases numérotées, alignées les unes après les autres. Cet article explique ce que montrent ces études, leurs limites, et comment en tirer un jeu à fabriquer vous-même en dix minutes.
Réciter les nombres n’est pas encore les comprendre
Réciter la comptine des nombres ne suffit pas : comprendre un nombre, c’est aussi savoir quelle quantité il représente et où il se situe par rapport aux autres.
Pour un jeune enfant, « huit » peut n’être qu’un mot de la comptine. Comprendre un nombre, c’est aussi savoir qu’il représente une quantité, qu’il est plus grand que ceux qui le précèdent, et qu’il se situe à une certaine « distance » des autres : 9 est tout près de 10, alors que 2 en est loin.
Les psychologues parlent de ligne numérique mentale : avec l’âge et l’expérience, l’enfant se représente de plus en plus les nombres comme alignés à intervalles réguliers, un peu comme sur une règle. C’est l’une des bases sur lesquelles s’appuieront plus tard la comparaison, le calcul et l’estimation.
Ce que montrent les études sur les jeux de plateau numérotés
Quelques parties suffisent pour observer des progrès
Quatre séances d’environ 15 minutes sur un plateau numéroté de 1 à 10 ont suffi à faire progresser des enfants de 4 à 5 ans.
Aux États-Unis, Geetha Ramani et Robert Siegler ont fait jouer des enfants de 4 à 5 ans, issus de milieux modestes, à un jeu très simple : un plateau de dix cases numérotées de 1 à 10, disposées en ligne, et une petite roue indiquant d’avancer d’une ou deux cases. En quatre séances d’environ 15 minutes, les enfants ont progressé pour compter, reconnaître les chiffres écrits, comparer deux nombres et placer un nombre sur une ligne. Un autre groupe jouait au même jeu, mais avec des cases de couleur sans nombres : lui n’a pas progressé sur ces compétences. Les progrès étaient toujours visibles neuf semaines plus tard. Voir l’étude de Siegler et Ramani (2008) sur PubMed et celle de Ramani et Siegler (2008).
La forme du plateau compte
Un plateau en ligne droite aide mieux à comprendre les nombres qu’un plateau circulaire.
Dans une étude suivante, les mêmes chercheurs ont comparé un plateau en ligne droite et un plateau circulaire portant les mêmes nombres. Seul le plateau linéaire a amélioré la compréhension des nombres, ce qui est cohérent avec l’idée d’une « ligne » mentale des nombres.
Et surtout, la façon de compter pendant la partie
Ce qui aide le plus, c’est de dire à voix haute le numéro des cases en avançant.
Marina Laski et Robert Siegler ont observé des enfants de grande section jouant sur un plateau de 100 cases. Ceux qui disaient à voix haute les nombres des cases en avançant (« je suis sur 5… 6, 7 ») progressaient nettement plus que ceux qui recomptaient « un, deux » à chaque déplacement. Autrement dit, ce n’est pas le fait de jouer qui aide, c’est ce que l’enfant fait avec les nombres en jouant. Lire la présentation de l’étude par l’université Carnegie Mellon.
Ce que dit une revue plus récente
En 2023, une revue systématique de 19 études menées auprès d’enfants de 3 à 9 ans conclut que les jeux de plateau à base de nombres sont associés à des progrès en comptage, en comparaison et en addition. Les interventions duraient en moyenne une vingtaine de minutes, deux fois par semaine, pendant environ six semaines. Consulter la revue de Balladares et al. dans la revue Early Years.
Les limites à garder en tête
Les progrès sont réels mais ciblés, mesurés sur de petits groupes et sur quelques semaines.
- Les effets sont réels mais ciblés. Les progrès portent surtout sur les compétences pratiquées pendant le jeu (compter, comparer, situer un nombre). Rien n’indique qu’un jeu de plateau rende un enfant « bon en maths » pour la suite de sa scolarité.
- Les échantillons sont souvent modestes et les suivis courts (quelques semaines).
- Les enfants étudiés partaient souvent de plus loin, parce qu’ils avaient eu moins d’occasions de manipuler les nombres. Un enfant qui joue déjà beaucoup aux jeux de société progressera probablement moins.
- Dans la revue de 2023, les progrès apparaissent dans environ la moitié des tâches mesurées, pas dans toutes.
Ces études donnent donc une bonne raison de jouer aux jeux de plateau numérotés, pas une garantie de résultat. Les conseils pratiques qui suivent s’appuient sur leurs conditions, mais le rythme et les variantes proposés sont des suggestions.
Fabriquer le jeu en dix minutes
Une feuille, dix cases numérotées, un dé « 1 ou 2 » et deux pions suffisent pour fabriquer le jeu.
Pas besoin d’acheter quoi que ce soit pour commencer :
- Le plateau : une feuille en format paysage, dix cases de même taille alignées de gauche à droite, numérotées de 1 à 10. Ajoutez une case « départ » avant le 1 et une petite arrivée après le 10.
- Le dé : un dé classique dont vous couvrez les faces 3 à 6 (ou comptez 1 pour les faces impaires et 2 pour les faces paires), ou deux papiers pliés marqués 1 et 2 à tirer dans un bol. Avancer d’une ou deux cases garde la partie courte et oblige à dire chaque nombre.
- Les pions : un bouchon, un petit jouet, un bouton.
Quand l’enfant est à l’aise, passez à un plateau de 1 à 20 ou 1 à 30, toujours en ligne ou en « serpent » (lignes qui se suivent en zigzag), puis à un vrai dé.
Trois règles pour que le jeu aide vraiment
1. Dire le nombre de la case, pas « un, deux »
C’est la règle la plus importante. Si l’enfant est sur le 4 et tire un 2, il dit « 5, 6 » en posant son pion sur chaque case. Au début, faites-le avec lui, puis laissez-le faire. S’il recommence à « un, deux », reprenez simplement : « Tu es sur 4. Et après 4 ? »
2. Des parties courtes, souvent
Jouez deux ou trois parties de cinq minutes, quelques soirs par semaine.
Dans les études, les séances duraient 15 à 20 minutes, plusieurs fois par semaine. À la maison, deux ou trois parties de cinq minutes, quelques soirs par semaine, sont plus faciles à tenir qu’une longue séance. Arrêtez-vous tant que l’enfant a encore envie de jouer.
3. Commenter sans transformer la partie en exercice
Glissez quelques questions sur les nombres pendant la partie, sans en faire un exercice.
Quelques questions glissées pendant le jeu suffisent : « Qui est le plus près de l’arrivée ? », « Tu es sur 7 et moi sur 4 : qui est devant ? », « Combien il te manque pour arriver à 10 ? ». Si l’enfant ne sait pas, montrez sur le plateau plutôt que de corriger. Le plaisir de jouer reste le moteur : un enfant qui s’ennuie ou se sent interrogé retiendra moins.
Et les jeux du commerce ?
Les jeux classiques à cases numérotées, comme le jeu de l’oie ou « serpents et échelles », peuvent prendre le relais vers 5–6 ans. Leurs plateaux sont plus longs (souvent jusqu’à 63 ou 100) et comportent des cases spéciales : au début, vous pouvez ignorer ces règles et ne garder que le principe « j’avance en disant les nombres ». Évitez en revanche, pour cet objectif précis, les plateaux circulaires ou les parcours sans nombres.
Si vous souhaitez un plateau prêt à l’emploi, deux exemples bien notés : le jeu de l’oie Educa (dès 5 ans) et le coffret en bois Jeujura jeu de l’oie et petits chevaux.
Pour aller plus loin avec les jeux, vous pouvez consulter notre sélection des meilleurs jeux de société pour la concentration, et nos idées pour stimuler la curiosité naturelle des 0–6 ans ou occuper un jeune enfant sans écran.
Quand en parler à l’école
Parlez-en à l’enseignant si, en grande section, votre enfant peine encore à dénombrer ou comparer des nombres jusqu’à 5.
Chaque enfant avance à son rythme avec les nombres. Si, en grande section, votre enfant a toujours beaucoup de mal à dénombrer de petites quantités ou à comparer des nombres jusqu’à 5, malgré des occasions régulières de jouer, parlez-en à l’enseignant. Il pourra vous dire ce qu’il observe en classe et, si besoin, vous orienter.
À essayer cette semaine : dessinez un plateau de 1 à 10, prenez deux pions et un dé « 1 ou 2 », et jouez trois soirs de suite, cinq minutes, en disant à voix haute le nombre de chaque case.
Sources
- Siegler, R. S. et Ramani, G. B. (2008). Playing linear numerical board games promotes low-income children’s numerical development. Developmental Science.
- Ramani, G. B. et Siegler, R. S. (2008). Promoting broad and stable improvements in low-income children’s numerical knowledge through playing number board games. Child Development.
- Siegler, R. S. et Ramani, G. B. (2009). Playing linear number board games — but not circular ones — improves low-income preschoolers’ numerical understanding. Journal of Educational Psychology.
- Laski, E. V. et Siegler, R. S. (2014). Learning from number board games: You learn what you encode. Developmental Psychology.
- Balladares, J. et al. (2023). The effects of board games on math skills in children attending prekindergarten and kindergarten: A systematic review. Early Years.

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